Contrairement à Bari, où la fête est dédiée au transfert des reliques, la vénération de saint Nicolas à Venise a une nature autre, plus complexe et concurrentielle. Venise vénère non seulement Nicolas de Myre (San Nicola), mais aussi saint Nicolas le Miracle-worker (San Nicola del Lido), protecteur des marins, dont les supposées reliques, selon la tradition, ont été apportées à Venise par les Vénitiens en 1100 — treize ans après l'«enlèvement» des reliques à Bari. Cet événement est devenu un acte de parité géopolitique et spirituelle de la jeune république maritime à son concurrent du sud. Ainsi, la fête à Venise n'est pas simplement un festin religieux, mais une affirmation du prestige historique, de la puissance maritime et de l'élection spéciale de la ville.
La première moitié du XIIe siècle est devenue une époque de concurrence acharnée entre les républiques maritimes pour le contrôle des saints et, par conséquent, des flux de pèlerins. Après que Bari a obtenu les reliques de saint Nicolas en 1087, Venise, participant à la Première croisade, a organisé en 1100 son expédition aux Mers Lyciennes. Selon la chronique vénitienne, les participants à l'expédition ont découvert dans la châsse de l'église uniquement des «eaux miraculeuses», mais ensuite, obéissant à une vision, ont brisé l'autel et ont trouvé sous lui d'autres reliques de saint Nicolas, qu'ils ont apportées à Venise.
Fait intéressant : Il existe une version selon laquelle les Vénitiens ont apporté les reliques non pas de saint Nicolas de Myre, mais d'un autre saint portant le même nom — Nicolas de Pinar (ou de Sion), archevêque du VIe siècle. Les recherches modernes ne donnent pas de réponse définitive, mais pour Venise, depuis le début, ce n'était pas tant l'authenticité scientifique qui comptait, mais l'acquisition symbolique — la possibilité de prétendre avoir aussi leur «propre» Nicolas, protecteur des marins, appelé à bénir leur expansion maritime.
Événement clé lié à saint Nicolas à Venise, non pas tant sa journée (6 décembre), que la Festa della Sensa, célébrée quarante jours après Pâques. C'est à ce jour qu'avait lieu le principal rite d'État de la république vénitienne — le «Sposalizio del Mare» du doge. Bien que la figure centrale du rite soit le doge, le protecteur spirituel de la cérémonie et de toute entreprise maritime de Venise était considéré comme saint Nicolas le Miracle-worker, dont les reliques étaient conservées sur l'île de Lido.
La cérémonie du «Sacre» incluait :
Une procession solennelle du doge et du haut clergé sur une galère richement décorée (galère d'État) de la lagune en mer ouverte près de Lido.
La bénédiction de la mer par l'archevêque et le lâcher d'un anneau sacré avec les mots : «Nous nous engageons avec toi, mer, en signe de véritable et éternel souveraineté».
La visite du doge à l'église de San Nicola al Lido, où étaient conservées les reliques de saint Nicolas, pour prier pour la protection de la flotte et des marins.
En conséquence, la fête de saint Nicolas à Venise s'est fondue dans le rite d'État, où saint Nicolas apparaissait comme un garant céleste du pouvoir maritime et du bien-être de la République. Son image était directement liée à l'idée de Venise comme déesse des mers.
Le culte vénitien de saint Nicolas a plusieurs points topographiques importants :
L'église de San Nicola al Lido (Chiesa di San Nicolò al Lido) : Lieu principal de conservation des reliques vénitiennes, lié à la puissance maritime. Située sur l'île de Lido, les «portes» de la lagune vénitienne.
L'église de San Nicola dei Mendicoli (Chiesa di San Nicolò dei Mendicoli) : Une des églises les plus anciennes de Venise (VIe siècle), située dans un quartier éloigné et pauvre de Dorsoduro. Son nom («Nicolas des pauvres») reflète le culte populaire, non impérial, de saint Nicolas en tant que défenseur des pauvres et des pêcheurs. Cette église représente un autre Nicolas — plus proche de l'image du bienveillant évêque.
La Scuola di San Nicolò : Un fraternité (scuola) réunissant la communauté grecque de Venise, qui vénère saint Nicolas en tant que patron. Cela témoigne du caractère interconfessionnel (catholicisme-orthodoxie) du culte dans la Venise multinationale.
Après la chute de la république vénitienne (1797) et une longue période d'oubli, de nombreuses traditions ont commencé à se renouveler au XXe et XXIe siècles.
Festa della Sensa : L'administration municipale et les associations organisent une reconstruction du «Sacre du mariage avec la mer». La cérémonie, bien que dépourvue de l'ampleur d'État d'antan, reste un spectacle historique éblouissant et une attraction touristique, attirant des milliers de spectateurs. Dans cette cérémonie, une procession symbolique de bateaux en tête du maire, vêtu de vêtements stylisés.
6 décembre (Journée de saint Nicolas) : Dans ce jour, des messes solennelles ont lieu, en particulier dans l'église de San Nicola al Lido. Pour les habitants locaux, en particulier la communauté des pêcheurs et des marins, c'est un jour de prière pour l'intercession.
Interaction avec Bari : Aujourd'hui, il existe plus un dialogue culturel qu'une concurrence entre Bari et Venise. Les deux villes reconnaissent leur rôle dans la préservation de la mémoire du saint. Parfois, des conférences scientifiques communes sont organisées pour l'étude des reliques.
Caractère étatique vs. civique : Dans Bari, la fête a un fort teint populaire et urbain («notre saint»). À Venise, le culte était initialement impérial, d'État, intégré dans l'idéologie de la République.
Domination maritime : Si à Bari Nicolas est un miracle-worker et un intercesseur pour tous, à Venise, l'accent est mis sur son rôle de «chef d'escadre» et de protecteur de la flotte.
Dualité de l'image : L'existence de deux principaux lieux de vénération (Lido pour le pouvoir et la flotte, Mendicoli pour la pauvreté) reflète la stratification sociale du culte lui-même.
Liens avec le calendrier : La principale fête de Venise est liée non à la date du transfert des reliques, mais à l'Ascension — un festival mobile intégré dans le cycle des entreprises maritimes.
La fête de saint Nicolas à Venise est avant tout un récit de pouvoir et d'identité. Elle raconte l'histoire non pas du saint, mais de la manière dont la jeune république, cherchant à affirmer son statut, s'est appropriée des autorités spirituelles, les intégrant dans sa mythologie.
Le Nicolas vénitien n'est pas tant un évêque bienveillant de Myre que le gardien maritime, le protecteur céleste de la lagune et des ambitions coloniales. Son festival, en particulier sous la forme du «Sacre du mariage avec la mer», est devenu l'un des symboles les plus éblouissants du mythe vénitien — un théâtre, majestueux, soumettant aux éléments.
Aujourd'hui, ayant perdu son contenu politique, ce festival a survécu en tant que code culturel et mémoire historique, rappelant ce temps où les saints étaient considérés comme une ressource stratégique, et où la foi s'entrelaçait avec la géopolitique et l'économie. Dans cela, réside son unicité et son distinction par rapport au festival plus «domestique», mais néanmoins global, de Bari. Venise a célébré non pas simplement la journée du saint, mais son mariage avec la mer, dans lequel saint Nicolas apparaissait comme le témoin principal et le garant.
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