La mer a toujours été un monde masculin. Et non seulement parce qu'elle exigeait de la force physique, mais aussi en raison de profondes superstitions. On croyait que la présence d'une femme sur le navire apportait le malheur, et plus encore si elle était à la cuisinière. Mais les temps changent, et aujourd'hui, une femme-patron sur un navire n'est plus une exotisme ni une transgression de tabou, mais une profession tout à fait ordinaire, même si elle est difficile. Comment a-t-on réussi à briser ce stéréotype et qu'y a-t-il derrière l'image de la femme qui nourrit l'équipage en pleine mer ?
La mer a toujours été conservatrice. Les femmes sur les navires de commerce et de guerre n'existaient pratiquement pas pendant longtemps, sauf dans des cas rares où elles se faisaient passer pour des hommes pour fuir la misère ou les persécutions. Le patron, ou cuisinier de bord, était une figure essentielle sur le navire : de son habileté dépendait non seulement le moral de l'équipage, mais aussi sa santé. À l'époque de la marine à voile, l'alimentation des marins était maigre : viande salée, pain sec, eau putride. Un bon patron, capable de diversifier le régime alimentaire, était d'une valeur inestimable. Mais les femmes n'avaient pas leur place là.
Les premières mentions de femmes-patrons remontent à la milieu du XXe siècle. Pendant la Seconde Guerre mondiale, lorsque les hommes partirent au front, certaines femmes ont occupé leurs places sur les navires de flotte d'appoint. Elles travaillaient dans les cuisines des navires-hôpitaux et des transports. Mais ce furent des cas isolés, et après la guerre, elles ont été écartées.
Le véritable progrès s'est fait dans les années 1970-1980, lorsque les grandes compagnies maritime, en particulier scandinaves et britanniques, ont commencé à réaliser que le bon cuisinier n'était pas obligatoirement un homme. En 1985, le navire norvégien «Stavanger» a quitté le port avec une femme-patron dans l'équipage pour la première fois. Cela a suscité un scandale dans la presse, mais l'équipage, curieusement, était satisfait : la nourriture était devenue plus délicieuse, plus propre, plus variée.
Le travail d'une femme-patron sur un navire est radicalement différent de celui d'un cuisinier sur terre. Le réfectoire est une petite pièce où se trouvent la plaque, le four, le réfrigérateur, le lavabo et le tableau. Tout cela est fixé pour ne pas bouger pendant les remous. Les plaques fonctionnent à l'électricité ou au gaz liquide, ce qui nécessite une prudence accrue dans un espace clos.
La principale difficulté est le roulement. Lorsque le navire vacille, le cuisinier doit savoir maintenir l'équilibre, en remuant la soupe et en s'assurant que l'eau bouillante ne se renverse pas sur lui. Cela nécessite non seulement des compétences culinaires, mais aussi une préparation physique et un bon système vestibulaire. Les femmes, généralement, supportent mieux la monotonie et travaillent plus soigneusement avec les produits, ce qui les rend des spécialistes précieux sur le réfectoire.
La femme-patron est également responsable de la conservation des produits : il n'est pas possible de faire un tour au supermarché sur un navire, donc les réserves sont calculées pour des mois d'avance. Le régime doit être équilibré pour que les marins ne tombent pas malades de la scorbute et ne perdent pas de force. Cela nécessite des connaissances en diététique et la capacité de travailler avec des conserves et des produits surgelés.
Curieusement, le stéréotype de la femme-patron comme mauvais cuisinier a rapidement été dissipé dans la pratique. De nombreux capitaines et officiers en chef reconnaissent que les femmes dans le réfectoire créent une atmosphère tout à fait différente. Elles sont plus propres, économisent rarement sur la qualité, utilisent plus d'épices et de produits frais. Les études montrent que là où travaille une femme-patron, l'équipage tombe rarement malade et se plaint moins de la nourriture.
Les femmes-patrons apportent souvent de la diversité au menu, ce qui manque dans les plans alimentaires standard des navires. Au lieu de la même soupe avec des pommes de terre toute la journée, elles peuvent préparer une casserole, du poisson avec des légumes, des salades. Cela peut sembler une petite chose, mais pour ceux qui voient seulement l'océan et le ciel pendant des mois, une bonne nourriture devient le principal plaisir et le moyen de maintenir le moral.
En plus, les femmes-patrons deviennent souvent des «mères» pour l'équipage. Les marins, en particulier les jeunes, ont souvent envie de la maison, et une femme au réfectoire qui s'intéresse à leurs affaires et qui leur offre une tasse de thé supplémentaire crée un confort même dans le corps en acier du navire.
Les grandes compagnies maritimes telles que Maersk, MSC, Carnival, recrutent activement des femmes-patrons et même ouvrent des programmes spéciaux pour leur formation. En Norvège, par exemple, il existe un réseau de centres de formation où préparent les femmes pour travailler sur des navires de pêche et de fret. Le cours inclut non seulement la cuisine, mais aussi la marine : les bases de la navigation, la sécurité, les premiers secours.
En 2006, aux États-Unis, a été créé un Fonds pour les femmes dans l'industrie maritime, qui promeut activement les femmes en tant que patrons, en les aidant à trouver un emploi et à s'adapter dans des collectifs masculins. En Europe, l'association WISTA (Women's International Shipping and Trading Association) lobbie pour les intérêts des femmes sur le navire.
Les croisières ont une place particulière. Là, les femmes-chefs ne sont plus rares : beaucoup d'entre elles dirigent des équipes culinaires entières, élaborent des menus pour des milliers de passagers. Sur ces navires, l'égalité des sexes est perçue comme une norme, et non comme une exception.
En Russie, en Ukraine et dans d'autres pays post-soviétiques, la situation change plus lentement. Le flot reste principalement un domaine masculin, et une femme-patron sur un navire de commerce est une exception. Cependant, il y a des exemples de femmes-patrons réussies sur des navires de pêche et des navires-croisières fluviaux. Pendant l'ère soviétique, des femmes-patrons travaillaient sur des navires de passagers (par exemple, sur l'«Alexandre Pouchkine»), mais ils étaient pratiquement pas formés dans les écoles maritimes. Et aujourd'hui, le principal problème est la non-préparation psychologique des armateurs et de la partie masculine de l'équipage. De nombreux capitaines pensent encore que la place de la femme au réfectoire est des «problèmes supplémentaires» : des conflits, de l'attention, l'incapacité de travailler dans des conditions extrêmes.
Cependant, il y a aussi des progrès positifs. Aujourd'hui, environ 2% des marins dans le monde sont des femmes, et leur nombre augmente constamment. Certaines compagnies maritimes russes commencent à engager des femmes en tant que patrons pour la navigation côtière, et les retours de l'équipage sont positifs. Peut-être que dans dix ans, ce stéréotype disparaîtra.
Malgré les progrès, le travail d'une femme-patron sur un navire est un défi constant. Avant tout, c'est l'isolement. Des mois en mer sans la possibilité de sortir sur la terre, sans amis habituels et cafés, avec un accès limité à internet — c'est un test sérieux pour la psychologie. Beaucoup ne tiennent pas et quittent après le premier voyage.
Le deuxième défi est la charge physique. Sur le réfectoire, il faut soulever des sacs lourds de farine, de pommes de terre, de blocs de viande. Si le navire n'a pas de ascenseurs de fret, tout cela doit être porté à la main. Cela est difficile pour une femme, surtout si elle n'est pas entraînée.
Le troisième défi est l'attitude de l'équipage. Même si le capitaine est bienveillant, il peut y avoir des marins qui perçoivent la femme comme une étrangère, ne pas faire confiance à sa cuisine, faire des blagues grossières. Cela nécessite une protection psychologique forte.
Le quatrième défi est les conditions de vie. Sur de nombreux navires, il n'y a pas encore de cabines séparées pour les femmes-patrons, pas de douches séparées. Il faut négocier, modifier le planning, ce qui crée un confort supplémentaire.
Dans la culture populaire, l'image de la femme-patron n'est presque jamais rencontrée. Il y a un film «Le cuisinier, le voleur, son épouse et son amant», mais là, la femme n'est pas un patron, mais une héroïne de drame. Dans le cinéma soviétique, dans les célèbres «Blanc soleil de la steppe» et «Les pirates du XXe siècle», les patrons sont des hommes. Cela montre à quel point le stéréotype est profond : la mer et le réfectoire sont des affaires masculines.
Curieusement, dans certaines séries de détectives modernes, où l'action se déroule sur des navires de croisière, apparaissent des femmes-chefs, mais elles sont plutôt des exceptions qui confirment la règle. Cependant, le fait qu'elles apparaissent à l'écran montre que la société reconnaît progressivement ce droit.
Une femme-patron sur un navire n'est pas seulement une profession, mais une conquête qui a eu lieu pendant des décennies. Derrière cela se cache la lutte contre les superstitions, les préjugés, la bureaucratie et le sexisme masculin. Aujourd'hui, cette profession est accessible aux femmes, mais elle reste l'une des plus difficiles et des plus sous-estimées. Cependant, ceux qui osent prendre cette décision trouvent souvent en mer leur vocation et deviennent des membres inéchangeables de l'équipage. La mer n'est plus un monde masculin lorsque sur le réfectoire apparaît une femme qui sait non seulement bien nourrir, mais aussi réchauffer l'âme.
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